Les champignons médicinaux : de la sorcellerie à la thérapie moderne

Par Alain Tardif *

C'est seulement à l'aube du XXIème siècle que le monde occidental commence à s'intéresser aux propriétés médicinales des champignons, ou mycothérapie. Pourtant, les champignons ont été depuis longtemps employés pour des raisons thérapeutiques. Mais les accidents culinaires (voire les assassinats) ou les usages magiques et mystiques ont suscité aussi beaucoup de méfiance chez les occidentaux. Le cartésianisme et le matérialisme de la Révolution Industrielle du XIXème siècle ont eu peu à peu raison de la mycothérapie, en Occident tout au moins, si bien qu'aujourd'hui, de nombreux savoirs traditionnels en ce domaine ont été oubliés. Mais l'étude des usages ancestraux et les connaissances des asiatiques nous permettraient de redécouvrir un potentiel incomparable.

D'après une étude japonaise, près de 700 espèces de champignons possèdent des propriétés anti-cancéreuses !!! Ce simple chiffre démontre à l'envie l'essor que devrait prendre la mycothérapie dans le monde des thérapies naturelles. Or on n'utilise aujourd'hui guère plus de quatre ou cinq espèces de champignons : le shiitake, le maitake ou Polyporus umbellatus (Fr.), l'amanite tue mouche, qui donne un remède homéopathique nommé Muscaria, l'amadouvier et la boviste géante.

Au Japon et en Chine, la mycothérapie a gardé ses lettres de noblesse, et on peut compter sur de nombreux remèdes, souvent de longue vie. Citons par exemple Cordyceps sinensis, qui était réservé au Dalaï Lama, ou encore le tricholome Matsutake, très réputé au Japon et inconnu en Occident, enfin le ganoderme luisant, que l'on trouve aussi en Europe, et qui possède des propriétés immuno-stimulantes très puissantes au point qu'il a été testé en Californie chez des malades du SIDA !!!

Pourtant, nos plus lointains ancêtres avaient déjà exploré le potentiel guérisseur des champignons, puisque l'homme de Cro Magnon retrouvé congelé en Autriche dans les glaces d'un glacier portait sur lui des fragments d'un polypore, qui aurait été identifié comme étant Piptoporus betulinus (Bull. ex Fr.), Karst., plus connu sous le nom de polypore du bouleau. Cette espèce, très commune dans l'Hémisphère Nord, possèderait des propriétés médicinales, comme de nombreux polypores, lesquels étaient vraissemblablement employés comme vulnéraires. L'amadouvier, l'un des polypores les plus connus, est d'ailleurs encore employé comme cicatrisant et désinfectant des plaies. Ainsi, le polypore du bouleau aurait pu être l'ancêtre de nos cicatrisants !!!

En Occident, on retrouve la trace d'un usage médicinal à des périodes plus récentes. Ainsi, la vesce de loup géante, nommée scientifiquement Lasiosphaera gigantea (Pers.) Smarda, a été employée comme cicatrisant dans les campagnes anglaises par les garnements qui se faisaient de petites coupures, et les barbiers allemands en utilisaient une poudre pour... cicatriser les coupures qu'ils pouvaient occasionner à leurs clients !!!

D'autres espèces étaient réputées pour dépurer le foie et la vésicule biliaire (Hypholome en touffe, très amer et de couleur jaune, comme la bile), pour nettoyer les reins et chasser la chaude-pisse, comme les lactaires (Lactarius piperatus, Lactarius lignyotus, Lactarius deliciosus, etc.).

Citons encore cette préparation traditionnelle des pays baltes, à base de Phallus impudicus fermenté !!! Ce champignon célèbre par sa forme évocatrice et par son odeur nauséabonde fournit un pied que l'on fait fermenter selon un procédé traditionnel en Lituanie. Le produit obtenu est employé dans le traitement traditionnel du cancer, et ce depuis longtemps. Des chercheurs lituaniens ont d'ailleurs mené une étude prouvant les propriétés anti-cancéreuses de cette préparation peu ragoutante. Sur cent cas traités par ce produit, la grande majorité connaît une réduction des tumeurs de 50% en deux à trois semaines !!!

Cependant, si la mycothérapie a eu ses lettres de noblesse en médecine classique occidentale, c'est seulement à travers l'usage de la levure de bière, ou encore du penicillium (qui a fourni le plus célèbre des antibiotiques), car très vite, l'Occident n'a conservé de l'univers des champignons que les caractères culinaires de certaines espèces et le pouvoir mortel ou rituel de certaines autres.

Les meilleures espèces de champignons, très recherchées, étaient souvent réservées aux Nobles et aux Chefs d'Etat. Ainsi, il existe une Amanite des Césars, réservée aux Empereurs Romains, et un tricholome équestre, réservés aux nobles à l'époque du Moyen Âge. A l'inverse, le bolet dit des bouviers était réservé aux manants.

Les empoisonneuses se sont emparés également des champignons afin d'éliminer tel ou tel César ou Roi. Le cas d'Agrippine est historique, puisqu'elle a fait passer un plat d'amanite phalloïde pour un plat d'Amanite des Césars. Elle a ainsi empoisonné son mari, l'empereur Claude, afin que Néron, son fils obtenu d'un précédent mari, puisse s'emparer du trône laissé ainsi vacant. Mais mal lui en prit, car, en bon fils, Néron... la fit tuer à son tour pour ne pas subir sa tutelle !!!

Pire, de nombreuses espèces étaient réputées entrer dans des recettes de sorcières, ce qui n'était pas fait pour inciter le développement d'un usage médicinal des champignons. Ne dit-on pas d'ailleurs, un rond de sorcière, pour désigner une poussée de champignons en cercle ? Par ailleurs, les chamanes d'Asie Centrale, et surtout de Sibérie, et les sorciers zapotèques (actuel Mexique) employaient aussi les champignons pour guérir ou pour prédire. Les premiers utilisaient l'amanite tue-mouche ( Amanita muscaria, Lin. ex Fr.) dont le célèbre chapeau des contes de sorcières, à cuticule rouge et à écailles blanche, possède des propriétés hallucinogènes très puissantes. La méfiance des occidentaux vis à vis de cette amanite remonte assez loin, puisqu'on signale qu'une chapelle du Limousin représente le Serpent non pas autour d'un pommier mais autour d'un exemplaire de ce champignon !!!

Chez les peuples indigènes mexicains, la consommation de champignons hallucinogènes était également réservée à des sorciers ou à des chamanes. Ces champignons sont essentiellement des strophaires ou des psilocybes, aux pouvoir fortement hallucinogènes, comparables par leur effet au LSD, selon les médecins qui les ont étudiés et qui en ont pris expérimentalement. Ces derniers rapportent toujours des expériences de visions très colorées, somptueuses, merveilleuses, mais la prise de ces champignons comporte de graves dangers neurologiques. Actuellement, on peut déplorer que l'usage traditionnel, magique et rituel, a été détourné dans un but purement hédoniste. La loi française, par exemple, réprime sévèrement et à raison le ramassage de Psilocyba semilanceata (Fr.) Quél., espèce hallucinogène européenne poussant dans les prés.

Signalons également l'existence de rituels en Papouasie Nouvelle Guinée, au cours desquels les participants hommes et femmes consommaient une espèce de russule, aux propriétés hallucinogènes et aphrodisiaques !!! Un médecin a relaté que ce genre de rituel s'achevait en général dans des orgies...

Si l'Occident a longtemps méprisé l'usage médicinal des champignons en les reléguant aux cuisines et aux antres des empoisonneuses, les recherches lui ont cependant donné tort. La plupart des champignons médicinaux contiennent un principe anti-cancéreux, le bêta 1-3 glucane, sorte de glucide très répandu dans les espèces de champignons.

D'autres espèces se révèlent anti grippales (pholiote changeante), anti diabétiques (de nombreuses pleurotes), anti allergiques (le champignon de Paris), toniques cérébrales, etc. La girole est riche en vitamine A et le cèpe de Bordeaux est un tonique comparable au shiitake.

En tout, une soixantaine d'espèces peuvent déjà être considérées comme médicinales et la plupart d'un emploi assez facile. Mais il est vraissemblable que de nombreuses autres espèces, absolument pas étudiées, peuvent receler des surprises étonnantes.

Or beaucoup de champignons sont menacés par les fongicides de l'agriculture conventionnelle, la disparition de biotopes (haies, marécages et autres zones humides, certains types de forêts, prairies naturelles non amendées, etc.). Les nitrates sont également une cause de disparition de nombreuses stations de champignons. La disparition massive d'espèces de champignons risquerait de faire partir en fumée toute une richesse de produits médicinaux naturels, et de priver l'être humain de végétaux traditionnellement employés. Il est donc urgent de ne pas attendre, et d'entreprendre très vite une vaste étude des ressources médicinales des champignons, ainsi que de prendre les mesures nécessaires pour protéger leurs biotopes et leur développement.

Alain Tardif, naturopathe

tél : 01-43-56-89-00

site web : www.bionaturel.com

* Alain Tardif, naturopathe, organise des stages et des sorties sur le terrain pour reconnaître les champignons et les plantes médicinaux, toxiques et comestibles. Il a également publié un ouvrage intitulé "la mycothérapie, les propriétés médicinales des champignons" (prix 120 Frs)

Une formation sur les champignons médicinaux !

En partenariat avec l'Ecole Lyonnaise des Plantes Médicinales, a été mis sur pied un enseignement sur les champignons médicinaux, ouvert à tout particulier désirant acquérir des savoirs nouveaux, et aux professionnels désirant explorer un domaine presque vierge (praticiens, pharmaciens, conseillers en diététique, etc.).

Il comprend, d'une part, trois séminaires sur le terrain, pour apprendre à reconnaître les champignons, leurs principales familles, pour aborder leur habitat, leur écologie et, enfin, pour connaître leur mode d'emploi, et, d'autre part, deux séminaires théoriques, nourris de diapositives, destinés à connaître l'anatomie macroscopique et microscopique des champignons en fonction des différentes familles, leur mode de développement, leur toxicologie ou leur comestibilité, leurs propriétés pharmacologiques.

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Nature et Bio, 32, rue Titon, 75011 Paris, 75011 Paris, tél : 01 43 56 89 00.


enregistré 20-07-01