Quand éleveurs et animaux prennent la parole *

"L'attachement des éleveurs pour leurs animaux, les liens de communication qui existent entre eux, sont-ils constitutifs du métier d'éleveur, font-ils partie du travail, ou interviennent-ils en plus ? De quoi sont faits ces liens pour l'éleveur ? et pour l'animal ?" : voilà les questions centrales du livre de Jocelyne Porcher (1). Ancienne salariée d'élevage, et aujourd'hui docteur en sciences animales, Jocelyne Porcher témoigne à partir d'enquêtes menées auprès de différents élevages (Franche Comté, grand Ouest, Limousin) dans les années 99 et 2000, du malaise actuel de certains éleveurs, de leur souffrance, face à un type d'élevage majoritairement toujours plus industrialisé.

Le système traditionnel (polyculture/polyélevage), qui subsistait encore dans la plupart des régions françaises au lendemain de la seconde guerre mondiale, s'est rapidement transformé, en s'appuyant sur un changement radical du rapport de l'homme à l'animal et à la nature : la zootechnie, largement enseignée dans toutes les formations agricoles, se définit alors comme "la science de l'exploitation raisonnée des "machines animales", les objectifs de rendement et de profits devenant prioritaires". On spécialise les animaux vers un seul type de production. Contre les sentiments profonds de nombreux éleveurs, l'animal est réifié, au nom de sa seule fonction productive : les élevages sont modernisés, rationalisés, et l'animal assimilé à un "outil industriel".

En parallèle à cette industrialisation, se développe l'importation (du Brésil, des Etats-Unis, de l'Argentine) de matières premières destinées à l'alimentation animale (soja, corn gluten feed..), notamment dans le bassin agro-alimentaire breton : entre 1970 et 1980 en Bretagne, la production avicole augmente de 100%, la production porcine de 70%, tandis que, suite à la concentration des exploitations, 43% des producteurs de lait disparaissent. Mais les coûts des consommations intermédiaires augmentent plus vite que les prix des produits agricoles, ce qui ampute la valeur ajoutée et annule en partie le bénéfice des gains de productivité : le modèle breton est fragile et semble aller droit dans le mur, et pas seulement pour des raisons économiques : les vives critiques des citoyens sur la pollution qu'il engendre, la concentration excessive des élevages et la baisse de qualité des produits carnés y contribuent également. Bien sûr, toutes les régions françaises n'ont pas évolué de la même façon. Exemple : la Franche Comté, où l'élevage a certes joué la carte de la modernisation, mais aussi de la qualité (filière Comté), ce qui a permis, grâce à un cahier des charges valorisant l'herbe et le foin, d'apporter une identité au produit. De plus, ce sont les producteurs qui sont restés maîtres des activités de transformation et de vente. Autre exemple : l'élevage du cochon cul-noir du Limousin, où la même démarche qualité a été mise en place dès les années 80.

Le nombre d'animaux par exploitation et par travailleur, en constante augmentation, entraîne une dégradation des rapports entre hommes et animaux, d'où des conséquences négatives à la fois sur le "bien-être animal", et sur les conditions de travail des éleveurs. Or pour J. Porcher, l'élevage, outre sa fonction productive, servait aussi à "créer des liens, avec les animaux, avec la nature, entre les hommes". Elle appelle donc à une redéfinition de la zootechnie, comme "science de la relation aux animaux", où l'étude de la "communication" devient centrale.

Remise en cause du travail scientifique sur le bien-être animal

La critique sur la conception classique du "bien-être animal" dans beaucoup de travaux scientifiques antérieurs est sévère : ainsi, cette recherche "ne rend compte ni du point de vue subjectif de l'éleveur, ni de la science des éleveurs. La structure pyramidale place le chercheur en haut de la pyramide, le technicien au milieu, et l'éleveur à la base". Or la dimension du rapport intersubjectif entre l'homme et l'animal (non pas le troupeau abstrait, mais l'animal singulier) est essentielle : il faut donc redonner la parole à l'éleveur, mais aussi, d'une certaine façon, à l'animal : c'est ce qu'a fait J. Porcher avec ses enquêtes auprès des éleveurs, mais aussi en filmant les animaux en situation, pour analyser ensuite leurs comportements de fuite, ou d'attache (recherche et maintien de la proximité avec un autre individu), par rapport à l'éleveur. Par ailleurs, le bien-être animal est vu classiquement comme "l'adaptation des animaux aux systèmes industriels", bien loin donc de l'étude de la relation entre l'homme et de l'animal, et du système d'élevage adapté à l'animal..

Analyser l'homme ou l'animal dans sa subjectivité nécessite de faire appel, bien au-delà de la biologie ou de la zootechnie, au corpus des sciences humaines (notamment la psychologie et la psychodynamique du travail) : J. Porcher met ainsi en évidence que les incohérences chez l'éleveur, au nom de la "raison économique" entre "ressentir, penser et faire sont facteurs d'insatisfaction, voire de souffrance" : ainsi en va-t-il de l'obligation économique de réformer rapidement les animaux moins productifs.. Quant à l'animal, en lui attribuant des capacités affectives et cognitives, l'auteur peut alors évoquer ses "motivations", ses "raisons de faire ce qu'il fait" : l'animal ne fait pas que réagir aux stimuli extérieurs, il a un rapport intentionnel au monde. C'est avec cette grille de lecture pour le moins originale que J. Porcher a mené ses enquêtes. D'où il ressort, pour la majorité des éleveurs industriels, une insatisfaction quant à leur travail : "si je pouvais, je raserais tout" dit ainsi un éleveur de bovins. La majorité affirme avoir été poussée dans leur industrialisation par les structures agricoles d'encadrement. Ils ont cependant préservé la part affective de leur travail, d'où parfois leur souffrance. Sans surprise, les éleveurs qui manifestent le plus leur "amitié" avec les animaux se situent chez les femmes, les petites structures agricoles (pas industrialisées), les plus vieux, et les moins diplômés. 63% affirment qu'ils peuvent deviner ce que ressentent les animaux, et la majorité estime que leur comportement influence le comportement animal. Le mal-être de l'éleveur en élevage industriel se transmet aux animaux, et J. Porcher, se référant à Marx, n'hésite pas à comparer l'aliénation du salarié agricole avec celle des animaux industriels. En analysant les vidéos tournées lors des enquêtes, J. Porcher affirme que l'implication affective des éleveurs a un effet sur le comportement animal : une corrélation très nette est en effet mise en évidence entre le degré de communication et d'empathie de l'éleveur et le comportement d'attachement et de bien-être de l'animal.

En conclusion, l'auteur plaide pour la "réémergence officielle de la sensibilité en élevage", pour redonner du sens à la production animale : "l'exploitation industrielle des animaux n'est pas légitime, ni moralement, ni industriellement". Les abattages massifs en cas d'épizootie en témoignent. "Le bien-être n'est pas un plus à offrir aux animaux, mais un minima dans nos relations envers eux et envers nous-mêmes".

Ce livre très riche, novateur dans un domaine peu étudié (la psychologie des animaux d'élevage), aborde également le thème de la mort de l'animal : "dans les sociétés occidentales, la déritualisation de l'abattage des animaux, la disparition du sacrifice, mais également la banalisation de la consommation de viande ont contribué à la perte du sens profond que peut avoir le fait de manger de la viande". Et J. Porcher cite Georges Bensoussan qu'elle approuve : "les camps nazis n'ont pas été un intermède dans le cours normal de l'histoire, mais s'inscrivent dans un processus rationnel caractéristiques des sociétés occidentales". L'holocauste des animaux suite aux crises sanitaires (vache folle, fièvre aphteuse, peste porcine..) le confirme. Alors, vision prémonitoire ou trop radicale ? Pour répondre à cette question, on aurait souhaité la présentation d'alternatives claires par l'auteur (même si l'agriculture bio ou le retour à l'herbe sont mentionnés).. Car sinon, comment exploiter cette somme d'observations ?

* note de lecture par Frédéric Prat, agronome, association Geyser
(1) Eleveurs et animaux, réinventer le lien, Jocelyne Porcher, 2002, PUF/Le Monde, 301 p.

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