L’agriculture industrielle américaine au bord de la crise

 

 

 

 

En Europe, la crise du modèle agricole industriel avec en particulier la vache folle semble conduire à un timide début de changement. En Allemagne, la nouvelle ministre de l’agriculture Renate Kunaste fixe ainsi un objectif de 20% de la production en bio, en dix ans. (1) Aux Etats-Unis en revanche, qui imposent leur modèle au reste du monde via l’OMC (2), rien de tel. Mais tout est en place pour une crise majeure. Etienne Vernet

 

 

 

Lors de la constitution du nouveau gouvernement des Etats-Unis, la coordination des industriels de la biotechnologie (BIO) a accueilli la nomination de la secrétaire d’Etat à l’Agriculture, Ann Veneman, avec des cris de victoires : « Nous sommes enchantés par sa nomination, il est difficile d’imaginer un meilleur choix ». (3) En effet, la nouvelle Secrétaire d’Etat à l’agriculture a été membre du Conseil d’administration de la société Calgene, Inc., connue pour sa tomate transgénique Flavor Saver, aujourd’hui propriété de Monsanto.

 

C’est dans une véritable fuite en avant que s’est engagée l’agriculture industrielle aux Etat-Unis. Depuis longtemps, les agriculteurs sont devenus les ouvriers qualifiés des grandes multinationales de l’agrochimie-alimentaire. Leurs attributions se limitent désormais à signer en bas de la page leur contrat et à tester les nouvelles semences en kit tous droits sortis des laboratoires de l’industrie pharmaceutique. Lors du dernier recensement par secteur d’activités de la population aux Etats-Unis, les agriculteurs n’apparaissent même pas, les quelques 900 000 « derniers mohicans » n’étant plus suffisamment nombreux. Ils ont tout simplement disparu. Il est vrai que la taille moyenne d’une exploitation familiale est de 200 hectares. Soumis à la loi du marché, la sélection est terrible, seuls les plus gros ont une chance de s’en sortir. On comprend ainsi mieux l’engrenage dans lequel se trouve la grande majorité des agriculteurs américains, qui les incite à utiliser toute une gamme de produits antibiotiques et hormonaux pour nourrir leur cheptel. Selon la très sérieuse Union of concerned scientists (UCS) (4) près de 70 % de la production totale d’antibiotiques américains servent d’alimentation, chaque année, aux poulets, cochons, vaches avec comme seul objectif non-thérapeutique la stimulation de la croissance animale.

 

Une crise de la vache folle au Etats-Unis ? (5)

Aucun cas de « vache folle » n’a encore été officiellement recensé aux Etats-Unis. Cependant, deux maladies proches de l’Encéphalopathie spongiforme bovine ont été identifiées et sont en très forte progression : la tremblante du mouton qui s’étend désormais dans 45 Etats américains et la CWD (Chronic wasting disease), syndrome de dégénérescence chronique des cervidés, qui est aussi une encéphalopathie spongiforme dont les chasseurs américains pourraient être parmi les premières victimes. Selon le NewYork Times (6), près de 18% des cerfs et biches sont porteuses de la CWD dans le Colorado !

 

L’inquiétude aux Etats-Unis est désormais très grande. Selon une étude qui vient de paraître (7), l’interdiction imposée par la FDA en 1997 pour les agriculteurs d’utiliser des protéines provenant de carcasses d’animaux présente de nombreuses failles juridiques. Par ailleurs, cette législation ne serait pas respectée par les industriels d’une filière qui représente vingt milliards de dollars. L’étude montre que des millions de vaches, moutons, cerfs et biches sont encore aujourd’hui, quatre années après l’interdiction, nourris avec des farines à base de carcasses et abats de ruminants, malgré le danger que ces pratiques représentent pour la santé des animaux et des êtres humains, et malgré les allégations de la Food and Drug Administration (FDA) et du département de l’Agriculture. Mais l’industrie alimentaire du bétail américaine a été encore plus loin. Elle a continué à importer des quantités très importantes de carcasses et d’abats d’animaux potentiellement contaminés en provenance du Royaume-Uni depuis 1989. Sans aucun doute à prix très compétitif, puisque plus personne n’en voulait en Europe…

 

Les officiels refusent toujours d’interdire la consommation de viande provenant d’animaux nourris avec des farines animales. Dernièrement, la FDA vient pourtant de renouveler l’interdiction d’utiliser des produits provenant d’Europe vers les industries de la cosmétique, pharmaceutiques et des compléments nutritionnels et alimentaires. Il se pourrait qu’il soit déjà trop tard. (8)

 

 

 

 

(1) Le Monde, 9 février 2001. La nouvelle ministre de l’agriculture en Allemagne veut faire passer en dix ans la part de l'agriculture biologique de 2,5  % à 20  % de la production totale. «  Nos vaches ne doivent plus recevoir que de l'eau, des céréales et de l’herbe  », a-t-elle déclaré.

(2) Voir le dossier de L’Ecologiste n°3, Printemps 2001, et en particulier l’article de Vandana Shiva pp. 47-51

(3) Citation tirée du site de la coordination des industriels www.bio.org

(4) Communiqué de presse du 8 janvier 2001 : www.ucsusa.org

(5) Lire à ce sujet l’excellent livre : Mad cow in the US : Could the nightmare happen here ? John Stauber et Sheldom Rampton (1997). Disponible depuis peu sur le site Internet www.prwatch.org

(6) NewYork Times du 11 janvier 2001.

(7) Op. cit.

(8) Voir les nombreuses références du site www.purefood.org, chapitre « mad cow ».